Bye Bye Bolex :`(

La caméra Digital Bolex D16 ne sera plus produite. Après une courte expérience qui voulut donner à la marque Bolex des lettres de noblesse digitales, le fabricant canadien a déposé le bilan. Pas assez de ventes.

Je l’ai découverte grâce à mon pote Lotfaï lors d’un séjour à Los Angeles en mai 2014. Lotfaï est un réalisateur qui a sa petite notoriété dans le milieu de la pub. Un esprit créatif comme j’en ai peu rencontré. Une personnalité. Joe Rubinstein, le créateur de cette renaissance de Bolex, était au courant que Lotfaï passait quelque temps à LA, et lui a proposé de tester sa caméra. Nous nous sommes donc rendu à Downtown, quartier dont j’adore l’atmosphère assez franchement cinématographique, pour rencontrer Joe et lui emprunter un exemplaire de la D16.

Bertrand Ploquin digitalbolex D16Mon Nikon D90 en soute, j’étais parti à LA avec l’idée de tourner un court métrage, Lotfaï assurant les postes de comédien, producteur et monteur. J’avais une idée de scénario, mais surtout une intention : faire un film expérimental, nous laisser porter par notre créativité sur l’instant, surfer sur l’énergie dont seule la mégapole californienne est capable, comme je l’avais découvert deux ans auparavant. Avec la Bolex, les enjeux s’affirmaient : nous ne pouvions pas ne rien faire. Les Dieux du court métrage étaient avec nous. En tout cas, ils nous envoyaient des f***ing signs (« Si tu vois un grand canard blanc sur le lac : c’est un signe »).

Il est clair dans ma mémoire comme clair est le ciel sur le désert de Californie, ce déjeuner entre L. et moi au cours duquel, quelques heures à peine après avoir récupéré la caméra, encore tout stupéfaits de la confiance de Joe, nous nous sommes brainstormés pour pas cher.

« – Bon, on a une caméra, 5 jours devant nous, et à nous deux on a toute une équipe : réalisateur, scénariste, acteur, producteur, monteur, preneur de son. Il faut qu’on fasse quelque chose, et vite !
– J’ai bien une idée de scénario très rapide à tourner. Il me faut juste un acteur, une actrice,  et un hôtel. Le pitch, c’est un type qui appelle sa femme pour lui dire qu’il sera en retard et qu’il ne peut pas aller chercher les enfants à l’école. Mais en fait il va voir une prostituée. Quand il sort de la chambre, il appelle sa femme, et là… (« et là » spoil).
– On fait ça ! En plus je me suis promis de rencontrer une comédienne française qui vit ici. Un motel, c’est possible ? Et si on peut utiliser la Mustang, production value assurée ! »

(Nous avions loué une Mustang décapotable aussi flambeuse que lourde, LE véhicule de tous les touristes à Los Angeles, un veau qui se traine sur les freeways. Mais nous ne boudions pas notre bonheur d’être au volant, croyez-moi !)

Deux jours plus tard, Bang était né, en une après midi de tournage aussi intense que jouissive. Je tenais pour la première fois une Digital Bolex entre les mains, et elle me permettait de faire des images qui, quelques mois plus tard, allaient me rapporter les deux premiers prix cinématographiques de ma vie.

L’expérience de la Bolex m’a tellement plu, son image si caractéristique, ses couleurs chaudes et douces, sa lumière saine, joyeuse comme un jeune chiot (oui, c’est étrange de dire cela d’une caméra, mais que voulez-vous), ce grain palpable, un grain de peau, sa texture tendre, c’est une étoffe. Un corps en forme d’images, en 16 mm numériques. Un bonheur. J’ai fini par l’acheter, comme quasiment personne en France, ai-je découvert par la suite. Un magasin de vidéo à Paris m’a demandé si je pouvais lui donner le lien de Bang pour le montrer à ses clients intrigués par la D16. Un étalonneur réputé est curieux que je lui montre les images que j’ai tournées avec ma Bolex sur mon premier long métrage. Cette caméra, ce n’est pas rien. Elle intrigue, elle inspire. Elle a une personnalité qu’aucun DSLR n’aura jamais. C’est une voix. Sa propre voix. C’est presque humain, comme relation. Demandez à Spike Lee.

Alors dans la foulée, nous en avons profité pour tourner un deuxième court métrage, qui verra bientôt le jour, avec Patricia Ponce De Leon, toujours Lotfaï à la prod et en comédien, et votre serviteur pour le reste. Nous l’avons appelé Love Angeles, pas pour rien je peux vous le dire. Ce second tournage fut généreux, touchant, et riche en rebondissements que je vous raconterai peut-être plus tard. Avec la Bolex, c’était devenu intime, fusionnel. Un début de passion. Mes images sont parfois floues, parfois sales, mais elles sont plus humaines que tout ce que je vois actuellement. Elles sont le contrepoint frondeur de la froideur chirurgicale du cinéma mainstream. Elles narguent la netteté dérisoire des milliards de pixels. Elles sont charnelles, elles sont vraies, elles sont belles. Je les aime.

Ma Digital Bolex D16 m’a permis de raconter de belles histoires. Elle appartient désormais à l’histoire.

PS. Si vous passez par LA, allez voir le Cabaret Versatile de Lola Ohlala et ses girls. De ma part.

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2 réflexions au sujet de « Bye Bye Bolex :`( »

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